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Mardi gras l'est mort, l'est pas mort y dort ...
(Extrait du magazine Folklore de France n°315)
Jean-Pierre RAMET
Groupe folklorique "Les Soleils Boulonnais" - Boulogne sur mer
Mardi gras l'est mort, l'est pas mort y dort, ah Mardi gras, Mardi gras t'auras des crêpes, ah Mardi gras, si t'es t'in va, t'en n'auras pas ...
Masques,déguisements, c'est Mardi gras et le carnaval que l'on Fête dans de nombreuses régions et presque partout dans le monde. Certes, les Formes de festivités sont diverses, plus ou moins longues, plus où moins somptueuses, mais loin des Fastes de Nice, Venise ou de Rio, notre région boulonnaise a su garder cette coutume, très vivace notamment à Equihen-plage et au Portel deux anciens petits ports d'échouage voisins.
Nous allons parler du carnaval d'Equihen-plage, celui où l'aspect local avec ses formes d'origine et sa simplicité a su garder l'esprit des carnavals d'antan. Chacun trouve une justification pour fêter Mardi­ gras et ici bien sûr c'est une raison maritime. La période de disponibilité des marins, où l'on changeait l'équipement des bateaux entre la campagne de pêche aux harengs et la campagne de pêche aux maquereaux expliquerait la vivacité et le maintien de cette coutume.
Le costume
Le costume de référence est le mousquetaire, mais le mousquetaire à «l'équihennoise». Le tissu est brillant et de couleurs diverses, les bords, le col et les manches sont rehaussés de dentelles blanches. Le chapeau de Feutre de même couleur que le costume porte un panache de plumes d'autruche mais souvent à l'origine de plumes de goélands teintées, le tout fixé par une large cocarde qui lui donne son originalité et son côté officiel. Le visage est masqué par un loup blanc ou le plus souvent de la couleur du costume. Les mousquetaires de même cou­ leur se déplacent en bandes, en chantant et se tenant par le bras, zigzaguent sur la largeur de la rue. Certains vous diront que le costume de mousquetaire a toujours existé. li aurait été récupéré sur de nobles espagnols dont les galions se seraient échoués aux rives d'Equihen, pour d'autres, c'est le costume que portaient les corsaires, leurs ancêtres; puis la tournée des calés, des chapelles et la fatigue aidant on saura vous conter que c'est sûr, D'Artagnan et ses compères nous ont copiés ! Beauté et poésie des légendes.
La vérité, plus banale, comme souvent, serait tout autre. En 1924, Eugénie Maison ouvre un commerce et en consultant le catalogue illustré de la « Gaieté Française », présentant costumes, perruques et articles de fêtes, elle eut l'idée de créer un costume avec le tissu en magasin. Habile couturière, elle tailla les costumes, les agrémentant de dentelles. Habile commerçante, elle les loua dans un premier temps, chacun retenant le sien très tôt dans l'année; puis les marins en firent commande en choisissant couleur et chapeau, et si le prix, tissu et main d'œuvre était trop important pour la bourse, le paiement à « tempérament » permettait à chacun d'avoir son e mousquetaire ». Les plus démunis bien sûr, faisaient carnaval en se déguisant encore de guenilles, mais chacun économisait pour avoir son «mousquetaire». Le «mousquetaire» costume emblématique du carnaval d'Equihen était né.
Le carnaval actuel
Si le cortège carnavalesque est souvent la grande manifestation des carnavals, ici pas de grands défilés pour débuter ces trois longs jours de réjouissances. La participation reste locale. Pour les plus acharnés, éloignés de leurs origines, rien ne leur ferait manquer ce retour au pays. On revient faire « carnaval» sacrifiant temps et congés pour la semaine. Et si, jusqu'à la dernière guerre, le carnaval était affaire d'hommes, les femmes sont devenues aussi acharnées que leurs maris pour ces festivités et créent entre elles leurs propres bandes.
Les quatre jours
Le dimanche
"les petits fagots" : Dans la matinée, les tournées démarrent discrètement quelques «carnaval eux. vont de porte en porte, déguisés avec de vieux habits et masqués, ils proposent toutes sortes d'objets sans importance et sans valeur qu'ils vantent avec une voix volontairement déformée, ou bien vous proposent une loterie avec des lots imaginaires. Ils vous intriguent, vous suivent, vous harcèlent s'ils vous connaissent «tes marconnais pont, cousïn, oh arien »(2) les hommes sont tous appelés «mon oncle» ou «cousin» et les dames «ma tante». A l'origine, c'étaient effectivement de petits fagots de bois qui étaient proposés à la vente pour se faire quelques pièces, mais avec la même intrigue. Hélas maintenant les plus jeunes bloquent les voitures et ne les laissent passer qu'après remise de quelques pièces, coutume plus efficace mais ô combien moins sympathique. En fin d'après-midi, les adultes commencent la tournée des cafés et des chapelles, on trouve toujours une parenté ou un ami à visiter et les va-et-vient dureront toute la nuit avec tambours, trompettes ou! simplement bidons en guise de tambour pour accompagner les chants. Ce qui compte c'est de faire du bruit, et tous se retrouvent pour le bal dans la salle communale jusqu'à l'aube.
Le lundi
les « pec-pees » (3): La matinée est calme, et en milieu d'après-midi des bandes apparaissent vêtues de tenues de mer, cirés, bottes et portant une canne à pêche faite d'un manche à balai avec une pince à linge au bout d'une ficelle. Un masque souvent très effrayant cache le visage. Eparpillés sur la place du village, ils attendent la sortie des écoles où rapidement les enfants, tout heureux, rivalisent d'adresse pour décrocher avec les dents le bonbon suspendu au bout de la canne. Et même les plus jeunes ne se laissent pas impressionner par les masques et, le nez en l'air, chacun attrape joyeusement les bon bons. A l'origine, c'était un hareng saur suspendu qui était proposé et, habilement balancé, ce poisson odorant parfumait les joues des candidats ou surtout des candidates que l'on poursuivait et qui recevaient en récompense un bonbon. Les" pec­ pecs » actuels sont devenus plus raisonnables et distribuent géné­ reusement des poignées de bonbons. A part quelques visites aux amis, pour garder la forme, la nuit sera calme.
Le mardi gras
C'est le grand jour. Dans la matinée, chacun a peaufiné son costume, et l'on se rencontre entre membres d'une même bande pour les derniers détails que l'on a tenus secrets. En début d'après-midi, les premières bandes rejoignent la place et se tenant par le bras, tournent en rond sur cette place sur les airs de carnaval, chansons simples et rythmées, plus ou moins paillardes, mais toujours entraînantes. Les groupes s'ajoutent et viennent grossir la foule et bientôt un camion portant, un simple mannequin de paille, sommairement habillé, baptisé du nom de l'effigie de l'année, entraîne le cortège pour un périple dans les rues de la ville. Les bandes de mousquetaires, costume traditionnel, en tenue impeccable, assurent les premières lignes de ce cortège bigarré. Au fur à mesure, la troupe augmente, les bandes des différents quartiers rejoignent le cortège, pendant que d'autres s'attardent déjà dans les cafés. Le cortège termine son périple sur la place de la mairie, un dernier rigodon en commun et les bandes se dispersent dans la ville. La longue nuit commence. Toute la nuit les bandes vont déambuler dans les rues, elles se croisent, chantent ensemble pour relancer la fête, on va de cafés en chapelles(4), on s'invite chez les amis en essayant de rester incognito, on boit, on mange et l'on revient de temps en temps vers la salle communale ou se tient le bal de carnaval, on fait une danse ou deux ou participe aux chahuts qui régulièrement relancent la fête avec des airs de carnaval. Il faut tenir toute la nuit, faire du bruit, chanter, rigoler, boire aussi. Et si pas mal succombent au cours de la nuit, les vrais carnavaleux, qui ont su se montrer plus raisonnables, bien fatigués, tiendront jusqu'au matin.
Le mercredi matin, le "brulé"
Dès huit heures les groupes rejoignent la place, le cortège se reforme, le mannequin, effigie du carnaval retrouve son camion et au son de la musique les groupes reprennent le même trajet que la veille mais cette fois c'est vers la plage que tous se dirigent. On refait « honneur " une dernière fois en s'arrêtant pour danser devant les cafés. Les costumes ont souffert, on traîne les pieds, pour les" vrais» qui ont" chaulé »(5) toute la nuit. D'autres moins tenaces se sont habillés de nouveau après une nuit de repos. Il n'est pas rare de voir quelques « carnaval eux » traîner des planches, des débris de bois, tout ce qui peut se brûler et alimenter le " brûlé» Sur la plage un grand bûcher destiné à brûler le mannequin, effigie de l''année, a été érigé sur le sable et bientôt les flammes s'élèvent pendant que tous les groupes tournent en rond autour du brasier au son de la musique et des airs de carnaval. Chacun jette au feu ce qu'il a pu traîner jusque là, et la coutume veut que chacun jette également ses chaussures et autres accessoires au feu purificateur. La troupe compacte tourne tant que le feu est vivace, et bientôt le piétinement de cette ronde provoque un grand cercle de sable humide où tous pataugent allégrement. Les premiers abandons remontent bientôt la pente rude de la plage en contrebas de la falaise, mais tant que le brasier brûle, rien ne peut arrêter les plus acharnés Vers 10h, tout est fini, mardi gras est mort, bien sûr, mais il n'est pas mort,il dort. Chacun promet de revenir faire « carnaval» l'an prochain, la ville sera étrangement calme le reste de la journée.
Les carnavals d'antan, les coutumes disparues.
Les anciens racontent qu'au retour du brûlé, jusque dans les années 50, après le « brûlé », on se rendait chez un membre de la famille ou dans certains cafés qui avaient préparé «des moules» coquillage abondant sur la grève et très réputé de la cité. Et autour d'une « caudière ed moules»(6) les discussions et les chants se prolongeaient parfois bien longtemps. Ce qui avait comme vertu parait-il, de remettre tout le monde en forme avant un sommeil réparateur.
L'importance des carnavals d'antan
Il faut faire carnaval.. ..... ! Un patron de pêche réputé m'a conté une anecdote qui illustre bien ce propos. Dans les années 48/50, l'armateur avait prévu le départ de son chalutier pour les lieux de pêche le Mardi de carnaval. Ces chalutiers à vapeur partaient pêcher pour trois semaines, au large de la Norvège. Equipage et capitaine étaient bien sûr présents pour respecter cet ordre de départ malgré le mauvais temps. Le chalutier prit la mer mais tous les marins de l'équipage étant d'Equihen et du Portel, le capitaine sentait une certaine grogne du fait de la privation du carnaval. « Eune maraïe [aatuc »(7) pensait-il, mais les ordres sont les ordres. Après deux heures de route, la mer étant mauvaise, le capitaine appela le bosco pour lui expliquer son plan. Le bateau bientôt fit demi-tour et bientôt l'équipage se mit à arroser copieusement tout le bateau avec le «cheval-ce gros tuyau d'arrosage alimenté par les pompes du bateau. De retour au port le patron expliqua à l'armateur que pour passer le cap Gris-Nez la mer était très mauvaise, l'eau présente partout le prouvait, qu'il risquait de perdre trop de temps et de charbon pour lutter contre les courants et qu'il avait jugé préférable de revenir à quai pour attendre une accalmie et repartir demain à la marée. Bientôt l'équipage s'éclipsa, ainsi que le patron, et «firent» carnaval, grimés sommairement, dans leur tenue de marins et le lendemain, la tête lourde certes, tous étaient présents pour le nouveau départ. La marée fut très bonne, après un tel secret chacun mit plus encore du cœur à l'ouvrage et le patron déjà très apprécié, devint une vraie référence pour les marins. Cette histoire resta .Iongtemps cachée, mais avec le temps, elle fut racontée. Le patron se sentait encore coupable d'avoir failli à sa parole vis­ à-vis de l'armateur, mais il reste très heureux d'avoir satisfait son équipage. Cette anecdote prouve l'attachement des habitants à cette tradition de «faire carnaval».